tout autre chose 
poétique de la banalité

Si par hasard, tu croisais ma route, je n'ai pas de mal à  croire qu'absorbé par tes pensées, tu ne me regarderais pas. Pire même; tu ne m'apercevrais pas. Et pourtant, c'est bien toi, un jour, qui m'a placé exactement là où je me trouve, à  cet endroit précis, par fierté, par habitude, par nécessite ou sans te poser de questions. Je ne t'en veux pas, parce que moi-même je ne sais plus vraiment ce que je fais là . J'ai les pieds ancrés dans la terre, et pourtant je suis déraciné. J'ai à  force perdu la notion du temps. 


Dans ce projet, il y a l'envie de partir d'objets sans opérer de distinction ni de hiérarchisation quant à l'importance qu'ils ont eu à un moment pour une personne ou pour tout un peuple, voire une civilisation. Sans classification par rapport à la charge émotive qu'ils renvoient, le degré de symbolisme... Ce qui m'importe ici c'est de revenir aux fondements de l'Objet, celui qui est « concret, perceptible, par la vue et le toucher. »

Faudrait-il alors voir et toucher une chose pour que celle-ci existe ? Faudrait-il la dire pour qu'elle se mette à chanter, à nous enchanter ? Mais la dire supposerait de l'avoir vu ? Et donc de la considérer un tant soit peu. Certains objets, à force d'évidence, purgent leur peine au royaume de l'invisibilité. On a dû pourtant les voir un jour, mais peut-être a t'on préféré depuis les oublier ou du moins, ne pas faire cas de leur présence. Des « laissés-pour-conte » qui hier encore, nous racontaient une histoire ou une part de l'Histoire, mais peinent à se raconter aujourd'hui. Ils incarnent aux yeux de ceux qui ne regardent pas, l'archétype de la banalité. Pourtant, ces lieux, ces objets, fonctionnels ou non, inhérents à la Mémoire qu'elle soit collective ou personnelle, suggèrent à quel point le passé, proche ou lointain, participe de notre présent.

 

On peut y voir aussi dans ces objets collectés l'expression de la ruine : dernières fondations, derniers témoins à la force évocatrice puissante, si seulement on daigne leur témoigner une once d'intérêt. Une force capable d'éveiller un manque, de raviver un deuil, de se souvenir tout simplement.

 

Qu'ils soient objet de désir, objet de plaisir, objet de vénération, symboles d'atrocité, comment parler de ce qu'on a rangé au rayon du commun sans sourciller ? On a teinté de gris notre quotidien, oubliant qu'en oubliant ces petites choses, ces trucs, ces « trois fois riens », on s'évinçait du monde, on tournait le dos à notre « être-là ». Il y a ici la volonté de leur donner une chance de se raconter à travers celui qui les voit.


 

« Vois les arbres, ils sont ; les maisons que nous habitons, elles existent encore. Nous seuls passons le long de tout comme un échange d’air. »